N’avons-nous rien vu ?

L’avis de gros temps sur l’Église est en cours depuis plusieurs années. Il n’est sans doute même pas utile de préciser de quoi je parle. Nous voici comme les disciples sur la barque au milieu de la tempête. La référence évangélique nous permet de tenir fermes et d’espérer que la barque ne se renversera pas pour de bon. Mais rien ne permet de dire que la tempête soit près de s’arrêter.

Pourtant, je suis frappé par le fossé entre ces affaires et la situation locale : rien de tout cela ne semble avoir eu la moindre incidence dans notre vie paroissiale, hormis un petit entrefilet dans le bulletin dominical pour relayer l’appel de la CIASE. Tout se passe, dans ma paroisse, comme si nous n’étions pas vraiment concernés. Comme si cela se passait dans un autre monde.

On découvre en effet qu’il existe « un autre monde » où les faits étaient là, sous les yeux de tous, parfaitement connus. On pense bien sûr au cas Matzneff, à qui certains trouvaient (et pire, trouvent encore) plein de justifications, y compris dans les milieux catholiques les plus traditionnels. Ou encore à Libération où chacun prétend aujourd’hui « n’avoir rien vu » tout en relatant de manière détaillée un cas flagrant de pédophilie qu’ils avaient sous les yeux. Il n’est de pire aveugle que celui qui refuse de voir. Dans l’Église aussi, il semble exister un autre monde. On lit dans la presse que « tout le monde savait » les habitudes de l’ancien nonce apostolique à Paris. Mais « tout le monde », ça n’était jamais que le petit milieu qui fréquentait les réceptions diplomatiques.

Dans le monde du paroissien ordinaire, j’ai beau tourner et retourner ma mémoire en tous sens : rien. J’ai pourtant eu le parcours parfait pour croiser un jour l’autre l’un de ces prédateurs. Élève dans un lycée tenu par des religieux, enfant de chœur, j’ai participé à je ne sais combien de camps, de pèlerinages, de retraites… J’ai connu un nombre incalculable de prêtres et d’animateurs. Au bout du compte : rien. Je n’ai pas été victime à titre personnel. Je n’ai pas eu connaissance de victimes dans mon entourage. Je n’ai pas été témoin de comportements ou d’attitudes qui aurait pu alerter. Sans même aller jusqu’à la pédophilie, je n’ai pas non plus entendu d’ami tenir de propos laissant penser à une situation de dépendance et d’abus de pouvoir.

On pourrait en tirer plusieurs conclusions. Que je n’avais ni le profil ni le physique pour attirer les pervers ou les manipulateurs. Que j’ai simplement eu de la chance. Que j’étais naïf ou aveugle. Que cela prouve bien que ces affaires sont rarissimes. Sans doute ces remarques sont-elles justes, au moins en partie, et pourtant aucune n’est satisfaisante. Tout cela ne suffit pas à solder l’affaire, en constatant que je n’ai rien à me reprocher et en maudissant les autres. Cet écart entre l’étendue du désastre, désormais indéniable, et mon expérience personnelle génère, au contraire, un vrai malaise. Suis-je le seul à le ressentir ?

Comment est-il possible d’avoir été aussi engagé dans l’Église, aussi longtemps, à autant de niveaux, et de n’avoir jamais été en contact avec ces affaires ? Comment est-il possible d’entendre si souvent répéter « tout le monde savait » quand, soi-même, on ne savait rien ? Se passait-il, tout près de nous, tant de choses que nous ne voyions pas ? Devrais-je dire, en renversant le cri de Jacob à son réveil : « vraiment, le diable était ici et je ne le savais pas » ?

Cette inquiétude est nécessaire. Il serait plus terrible encore de ne pas la ressentir, de ne pas se sentir touché. C’est peut-être ce qui me dérange dans le quiétisme de ma paroisse, où la vie suit son cours dans une apparente indifférence. Car cet « autre monde », c’est aussi le nôtre, malgré tout. L’Église, c’est ma famille. Il serait trop facile de considérer que ses déviances ne me concernent pas. C’est vrai aussi pour la société : j’en fais partie. « Quand un membre souffre, tout le corps souffre avec lui » : on ne parle pas ici seulement d’une compassion lointaine pour les victimes, mais d’une vraie souffrance, parce que le corps qui est malade, c’est le nôtre.

Bien sûr, il ne s’agit pas de mélanger les responsabilités et de battre la coulpe des autres sur ma poitrine. Mais il faut accepter de nous poser cette première question : avons-nous laissé passer quelque chose autour de nous, parce que nous ne voulions pas voir, parce que cela nous semblait impensable ? Puis, cette seconde, qui en découle : avons-nous contribué à installer, maintenir, un système qui rendait possibles à la fois ces crimes et le silence qui les entourait ? C’est le sens de la réflexion, juste et courageuse, du pape François sur le cléricalisme et de sa Lettre au peuple de Dieu.

Se laisser toucher par cette inquiétude me semble, aujourd’hui, à ma place, la seule façon de trouver, avec le temps, une juste mesure entre, d’un côté, la volonté d’en finir avec ces crimes aussi bien qu’avec la loi du silence et la complaisance ; et de l’autre, le refus de tomber dans le soupçon généralisé avec le risque d’accuser à tort, voire de se laisser manipuler par la calomnie (qui se souvient de Jacques Brel dans Les Risques du métier ?). Le chemin est escarpé entre les deux. Mais c’est le seul.

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