Deux annonciations, deux ambiances

Reynaud Levieux, L'archange Gabriel apparaissant à saint Zacharie (1663). Musée Calvet, Avignon.

La vie est quand même injuste. Prenez l’ange Gabriel, par exemple. Hier, il apparaissait à Zacharie, aujourd’hui à Marie (enfin, dans les lectures de la liturgie).

À Zacharie, Gabriel dit : « ta supplication a été exaucée : ta femme Élisabeth mettra au monde pour toi un fils. » Et à Marie : « tu as trouvé grâce auprès de Dieu. Voici que tu vas concevoir et enfanter un fils. »

Ce à quoi Zacharie répond : « Comment vais-je savoir que cela arrivera ? Moi, en effet, je suis un vieillard et ma femme est avancée en âge. » Et Marie : « Comment cela va-t-il se faire, puisque je ne connais pas d’homme ? »

Jusque-là, le scénario est rigoureusement parallèle. Sauf qu’ensuite, Zacharie est blâmé pour cette insolente question (« tu seras réduit au silence (…) parce que tu n’as pas cru à mes paroles »), alors que pour Marie, ça passe crème. Et pour l’éternité, malgré la similitude de leur réaction, Zacharie restera celui qui a douté alors que Marie est « celle qui a dit oui » (alors qu’elle ne prononce même pas ce mot).

Cette apparente contradiction n’a pas échappé aux lecteurs de la Bible et on trouve sans peine à ce sujet divers commentaires que je suis allé consulter. Cependant, nombre d’entre eux m’ont laissé dubitatif.

Il y a tout d’abord une explication souvent avancée, que je trouve très peu convaincante : celle qui s’efforce de lire la réponse de Zacharie comme exprimant à l’évidence un doute et celle de Marie comme exprimant à l’évidence une confiance. Honnêtement, ça me semble intenable. Je ne vois absolument pas en quoi « comment savoir que cela arrivera » exprimerait de manière évidente un doute, là où « comment cela va-t-il se faire » exprimerait une confiance immédiate.

Dans un parallélisme rigoureux, chacun des deux formules ensuite un argument justifiant son objection : Zacharie rappelle qu’il est vieillard et que sa femme est avancée en âge ; Marie explique qu’elle ne connaît pas d’homme. Les réactions sont beaucoup trop similaires pour que ce soit une coïncidence. Une telle lecture relève quasiment du refus de lire ce qui est écrit tel que c’est écrit, voire ne lire que ce qu’on veut lire pour conforter une position a priori.

Il existe à l’inverse des justifications a posteriori : puisque l’ange dit ensuite que Zacharie n’a pas cru, c’est bien qu’il n’avait pas cru et puis c’est tout. Formellement, ça marche : Dieu sonde les reins et les cœurs et l’ange qui porte sa parole savait ce qu’il y avait dans le cœur de Zacharie et de Marie. Mais cela affadit pas mal l’histoire.

En effet, ce qui est flagrant, c’est qu’au moment de leur première réponse, les deux sont exactement au même niveau de surprise. Marie n’a pas davantage cru au premier coup que Zacharie, puisqu’elle formule une réaction quasi identique. Au moment où Marie objecte « comment cela se fera-t-il », elle n’a pas encore exprimé son consentement, qui ne viendra qu’ensuite (« que tout m’advienne selon ta parole »). Entre les deux, il y a l’explication apportée par l’ange, et que l’ange prenne soin de justifier son annonce accrédite plutôt l’idée qu’il y avait lieu de convaincre Marie.

Ces deux récits s’inscrivent dans une série de récits d’annonciations dans la Bible, où l’objection sinon le doute est une étape habituelle. Qu’on pense à Sara qui se gaussa même ouvertement de l’annonce de l’ange !

Pourtant, si les objections de Zacharie et de Marie sont similaires, l’ange n’y réagit pas du tout de la même manière et le récit n’explique pas cette différence de traitement si nette entre deux épisodes si rapprochés. Mais au lieu de chercher des explications compliquées, en faisant dire au texte ce qu’il ne dit pas, peut-être faut-il tout simplement se rappeler que Zacharie n’est pas Marie.

Zacharie, on sait qu’il est vieux et qu’il attendait depuis longtemps un fils. L’ange le rappelle même d’entrée : « ta supplication a été exaucée ». Aussi déroutante soit-elle (je crois avoir lu quelque part que ça faisait 400 ans, depuis Malachie, qu’un ange n’était pas apparu – et puis contrairement à l’iconographie classique, les anges et autres créatures célestes n’étaient pas forcément d’un abord très séduisant), l’annonce n’arrive donc pas de nulle part : c’est la réponse à une supplication de Zacharie, qui avait dû longuement implorer Dieu de lui donner une descendance.

Marie, elle, n’en était pas encore là. Elle n’avait certainement pas supplié Dieu d’avoir un enfant et elle n’était sans doute pas du genre à fêter Pâques avant les Rameaux. L’incrédulité de l’un et de l’autre, si elles sont analogues, n’ont dès lors plus la même signification. Chez Zacharie, il s’agit d’un doute sur le fait que Dieu puisse accomplir ce pour quoi on l’a prié, ce qui n’est pas du tout le cas de Marie. Pour Marie, la surprise est totale et l’annonce tombe littéralement du ciel.

Arrivé à ce point… je ne sais pas du tout quoi en conclure ! Sinon que ce qui semble se dessiner, c’est que Dieu ne semble pas réagir de la même manière selon qu’on doute de sa capacité à répondre à nos appels, ou du caractère totalement imprévisible de son action.

Ce qui me touche aussi beaucoup dans ces deux récits, c’est qu’après cette interruption momentanée de la parole chez Zacharie, le parallélisme revient en force et nous offre, dans la bouche de Zacharie, un cantique qui fait écho à celui que Marie prononce justement en réponse à la salutation d’Elisabeth, la femme de Zacharie.

Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, qui visite et rachète son peuple.
// Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur !

Comme il l’avait dit par la bouche des saints, par ses prophètes, depuis les temps anciens :
// il se souvient de son amour, de la promesse faite à nos pères,

Il a fait surgir la force qui nous sauve dans la maison de David, son serviteur,
// Il relève Israël, son serviteur,

serment juré à notre père Abraham de nous rendre sans crainte,
// promesse faite à nos pères, en faveur d’Abraham et de sa descendance

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