Synode : marcher dans la longue nuit

Telle qu’elle était initialement prévue, la XVIe assemblée générale ordinaire du synode des évêques n’avait rien pour exciter les foules. Cette énième réunion d’évêques à Rome passait loin au-dessus de la tête des fidèles, même les plus engagés. Mais lorsque, dans le courant de l’année 2021, le pape François prit la décision de changer le cours de choses et que Rome annonça un changement de méthode, avec une concertation de tous les baptisés, l’intérêt se fit plus net.

Au cours de l’automne, on entendit résonner dans nos églises cette étrange formule : « synode sur la synodalité ». Magnifique exemple de ce jargon par lequel l’Église se rend incompréhensible de ses contemporains. Malgré ce titre peu engageant, on commençait à se sentir plus directement concerné par cette vaste démarche, dont les enjeux – rappelés par le sous-titre : « communion, participation, mission » – concernent bien chacun au sein de l’Église.

Pourtant, six mois plus tard, c’est peu dire que l’enthousiasme n’est pas au rendez-vous. Bien sûr, la situation est très variable selon les lieux. Dans certaines paroisses et peut-être plus encore dans certains mouvements, cela s’active. De belles rencontres se font, des idées émergent. Mais on est bien loin de la mobilisation générale. Dans beaucoup de lieux, la démarche peine encore à démarrer ou ne mobilise qu’une poignée de fidèles. Les interrogations demeurent sur les modalités pratiques. Quelques doutes apparaissent sur les suites qui seront données à cette consultation.

Pourtant, les propositions ne manquent pas, les médias catholiques multiplient les publications sur le sujet, les évêques en parlent à chaque occasion… Comment expliquer ce contraste en une volonté affichée si clairement, et une réponse apparemment si faible du « peuple de Dieu » ?

Contexte défavorable

Peut-être faut-il commencer par observer que cette consultation est un peu tombée du ciel sur nos diocèses. Situation somme toute paradoxale. La synodalité ne se décrète pas… Mais admettons qu’il fallait bien « initier le processus », selon une formule chère au pape François. Cela étant, de nombreux prêtres et mêmes quelques évêques, en privé, ont exprimé leur agacement devant cette initiative qu’ils percevaient comme la nouvelle lubie d’un pape multipliant les opérations, au risque d’épuiser ses troupes. Un ami prêtre me confiait le mois dernier qu’au sein du presbyterium, ils n’étaient qu’une poignée à croire vraiment à cette démarche…

La mobilisation des fidèles a été plus dure aussi dans un contexte de lassitude et de difficulté à relancer les dynamiques collectives, après bientôt deux ans de restrictions. Il y a une fatigue générale, qui concerne l’ensemble de la société. L’Église n’y échappe pas. Elle y est peut-être même encore plus exposée après le coup de massue du rapport Sauvé. La révélation de l’ampleur des abus et de la responsabilité institutionnelle de l’Église a déboussolé un grand nombre de fidèles et altéré la confiance de nombreux baptisés envers la hiérarchie ecclésiale.

Le terrain était plus défavorable encore au sein des milieux traditionalistes, ulcérés depuis la parution du motu proprio Traditionis Custodes. Déjà naturellement peu enclins à ce type de démarche, trop « horizontale » à leurs yeux, ils sont devenus hostiles par principe à tout ce qui vient du pape François. S’ils ne sont pas forcément très nombreux, ils sont en revanche très mobilisés, se font entendre fortement et exercent une pression non négligeable sur une partie du clergé.

Ambiguïté sur la démarche

Mais le contexte défavorable n’explique pas tout. Il y a, plus profondément, une ambiguïté persistante sur la nature même de cette démarche.

Il nous a été bien expliqué qu’il ne s’agit pas d’une consultation, d’un « grand débat » version catho, d’une opération de production collaborative de cahiers de doléances, mais que l’enjeu est la démarche elle-même. L’objectif ultime n’est pas de dresser, sur la base de nos sensibilités, voire de nos idéologies, un programme de réformes pour l’Église, mais de « marcher ensemble » à l’écoute de l’Esprit Saint, de vivre ensemble une expérience de communion tournée vers la mission.

Tout cela se comprend bien. Mais en pratique, la mobilisation s’est surtout faite sur l’appel à prendre la parole et à exprimer ce qu’on avait à dire sur l’Église et son avenir. L’organisation des rencontres, avec l’objectif final de formuler une proposition et la présentation du traitement qui sera fait pour remonter ces propositions des paroisses jusqu’à Rome, a pu entraîner une compréhension inverse de l’intention annoncée.

Les deux ambitions – expérience spirituelle et exercice collaboratif – n’étaient pas forcément incompatibles. À condition de laisser plus de temps et plus de liberté dans la mise en œuvre. Les deux ont manqué.

Contraintes pratiques

Le calendrier initial était tellement intenable qu’il a découragé plus d’une équipe d’animation pastorale. Rome a fini par concéder un délai supplémentaire, et l’on s’est alors trouvé dans cette situation assez étrange : le synode était prolongé avant même qu’on ait réussi à le démarrer.

Certaines paroisses, prenant acte de la difficulté à mobiliser les fidèles, ont réduit la démarche à une seule séance de deux heures. Bien sûr, c’est toujours mieux que rien. Cela peut sans doute mieux convenir pour des catholiques déjà surchargés d’engagements, surtout dans le contexte de lassitude qu’on évoquait. Mais peut-on imaginer « vivre une expérience synodale » en une seule rencontre de deux heures chrono ? Si le synode est une « marche ensemble », j’imaginais un long pèlerinage. Ce sera finalement plutôt un sprint…

Quant au format très concis imposé aux contributions (10 lignes, et sur un seul thème) il facilite sans doute le travail de synthèse, mais assèche sérieusement la démarche. Comment développer une proposition créative, courageuse, argumentée, si on est pressé par la contrainte de la synthétiser sur un timbre-poste ?

Le déroulement des rencontres laisse peu de place à une parole libre. La démarche est tellement structurée qu’elle ne permet pas de dire tout ce qu’on a sur le cœur. Il faut que cela entre dans le cadre du thème et dans l’un des moments prévus. On veut « s’écouter », mais on commence par délimiter strictement ce dont on peut parler.

L’avalanche de questions qui introduit chaque thème veut sans doute aider à la réflexion et à l’échange, mais elle peut aussi désemparer les participants. Certaines questions sont peu accessibles pour qui ne maîtrise pas le jargon ecclésial. D’autres sont très complexes. Prendre la parole devant un groupe d’inconnus pour y répondre, au pied levé, en cinq minutes, est loin d’être à la portée de tous.

Ceux qui manquent

De telles modalités n’ont pas aidé les personnes situées aux « périphéries » de l’Église à se sentir concernées par la proposition – quand bien même elles seraient désireuses d’une relation avec l’Église. Dans une récente tribune, le dominicain et sociologue Jacques-Benoît Rauscher a bien identifié la difficulté de laisser une place dans ce processus à des personnes que l’on qualifie trop rapidement de « sans opinion », parce qu’elles n’ont pas les codes du milieu catho.

Si l’on y ajoute ceux qui, à l’inverse, manifestent un désintérêt voire un mépris pour l’idée même de synodalité (souvent dans les milieux plus conservateurs), il manque à l’appel toute une partie du peuple de Dieu. Pourtant, la réussite de la démarche synodale suppose de dépasser l’entre-soi des fidèles les plus aguerris ou les plus consensuels.

Le précédent des synodes diocésains

La réticence se nourrit aussi de l’expérience des précédents synodes diocésains. Ces dernières décennies, beaucoup de diocèses ont organisé des synodes. Ils ont mobilisé souvent des moyens importants. Les fidèles ont répondu présents, avec enthousiasme et conviction. Qu’en est-il resté, quelques années après ? Au terme de plusieurs décennies de synodes diocésains, l’Église a-t-elle changé de visage ? Ont-ils permis à notre Église de devenir synodale ? Si c’était le cas, nous n’en serions pas là aujourd’hui !

Ces synodes ont été des parenthèses de concertation, organisés bien sûr avec la meilleure volonté et les meilleures intentions, mais n’ont pas entraîné un changement profond. Le synode achevé, les décrets publiés, on revenait bien vite à notre mode de fonctionnement habituel, avec quelques petits ajustements ici ou là. Combien de fidèles peuvent dire quelles conséquences concrètes un synode diocésain a eu dans leur paroisse ?

Cette désillusion n’est d’ailleurs pas propre à l’Église. Elle est proche de ce qui se vit dans le milieu politique avec les expériences de « démocratie participative ». Celles-ci suscitent de grands espoirs, qui peuvent être cruellement déçus. Cela dissuade parfois les responsables politiques de se lancer dans l’aventure, de peur de ne pouvoir donner une suite à la hauteur des espérances soulevées et que cela se retourne contre eux.

Participer, contre toute espérance

J’ai bien conscience de dresser un constat très critique. Sans doute ne vois-je pas assez tout ce qu’il peut y avoir, malgré tout, de beau et de bon dans cette démarche synodale. Je vois bien quelques témoignages plus heureux et je ne voudrais pas contaminer par mon découragement ceux qui vivent l’expérience positivement. Je suis conscient du dévouement de tous ceux qui se mobilisent pour organiser cette consultation diocésaine, avec courage et détermination. Je ne voudrais en aucun cas dénigrer leur implication, qui contribue à faire vivre l’Église. Enfin, ce panorama est très franco-français. Or je n’oublie pas que la démarche engage l’Église universelle, et j’ignore totalement comment cela se passe dans le reste du monde.

Mais je ne veux pas faire comme si je ne voyais pas, avec une telle évidence, toutes les ambiguïtés et les limites de cette démarche. Je n’ai plus envie de me cacher derrière un enthousiasme de façade et les formules toutes faites qu’on aligne pour masquer la réalité.

Pourtant, toutes ces réserves, tous ces doutes, ne m’ont pas empêché de participer moi-même au synode. J’y ai participé, en essayant vraiment de jouer le jeu, et je crois l’avoir fait sincèrement, avec bonne volonté. J’ai répondu à l’invitation par sens du devoir, avec au fond de moi l’idée que si même les paroissiens les plus fidèles n’y vont pas, ce serait trop désespérant.

J’y suis allé, à vrai dire, sans rien en attendre, peut-être pour ne pas être trop déçu, en renonçant à toute ambition de « dire » quelque chose, de porter tel message, d’exprimer telle attente. En arrivant à la rencontre, je n’avais même plus envie de parler, de répondre aux questions, de formuler des recommandations. Juste d’écouter.

J’aurais même préféré qu’on renonce à produire une proposition, pour être, au moins lors d’une première rencontre, uniquement dans l’écoute gratuite. Comme des personnes qui marchent ensemble, sans but précis, car leur vrai but est de marcher ensemble.

S’en remettre à l’Esprit

Je ne vois pas comment tout cela pourrait atteindre les objectifs annoncés. Il n’y a aucune raison de croire que nos séances formatées et nos petites synthèses, qui seront ensuite laminées par étapes successives jusqu’au rouleau compresseur de la bureaucratie vaticane où s’activent des forces ouvertement hostiles, puissent changer grand-chose à l’Église. Alors même que les réformes sont plus nécessaires que jamais.

À court terme, je ne vois guère de solution. À vue humaine, je ne vois plus trop ce qui pourrait nous sortir du marasme. Sinon lâcher prise pour de bon, faire notre part du mieux possible et nous en remettre à l’Esprit saint.

Il m’est revenu à l’esprit l’apophtegme attribué à saint Ignace. Il en circule plusieurs formulations. Je retiens celle-ci, qui pousse à l’extrême ce paradoxe qui exprime peut-être le mieux l’état d’esprit avec lequel j’aborde ce synode :

« Fie-toi à Dieu, comme si le succès des choses dépendait tout entier de toi, et en rien de Dieu ; alors pourtant mets-y tout ton effort, comme si Dieu seul allait tout faire, toi rien. »

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