Double ration de galette des rois ?

Ce jeudi 6 janvier, c’est l’Épiphanie… que nous avions déjà fêtée le dimanche précédent, 2 janvier. Deux dates pour la même fête ? Ce n’est pas pour manger deux fois plus de galettes et doubler ses chances… Le calendrier liturgique contient en effet de nombreuses particularités.

Revenons pour commencer au début de la vie terrestre de Jésus : l’Annonciation, symboliquement placée 9 mois avant Noël, soit le 25 mars… sauf si cela tombe un dimanche de Carême. Car le dimanche de Carême prime, pour rester dans la démarche de préparation à Pâques. Dans ce cas, l’Annonciation est reportée au lendemain, lundi 26 mars… sauf (double exception !) si ce lundi se trouve lui-même être celui de la Semaine sainte. Là encore, on privilégie la cohérence de cette ultime semaine qui conduit au Triduum pascal. Dans ce cas, l’Annonciation est transférée au 2e lundi après Pâques, c’est-à-dire le lundi après le 2e dimanche du temps pascal, qu’on appelait autrefois le dimanche de Quasimodo, d’après les deux premiers mots de l’introït de ce jour. Il n’est d’ailleurs pas exclu de penser que c’est l’origine de l’expression, délicieusement désuète, « renvoyer à la Quasimodo ».

Poursuivons l’histoire de Jésus et venons-en à la Sainte Famille, célébrée le dimanche qui suit Noël. C’était bien le cas cette année, même si c’est venu vraiment très vite après Noël, puisque c’était le lendemain même, 26 décembre. Mais que se passe-t-il si Noël tombe un dimanche ? Si le 25 décembre tombe un dimanche, alors le dimanche après Noël est le 1er janvier. Or, ce jour-là, on célèbre sainte Marie, mère de Dieu, qui est une solennité de la Vierge Marie et qui l’emporte donc sur la sainte Famille, qui est « seulement » une fête.

En effet, ce qu’on appelle communément du nom générique de « fête » est organisé, dans le calendrier liturgique, en trois grandes catégories, par ordre décroissant d’importance :

  • les solennités, qui sont les plus importantes,
  • puis les fêtes proprement dit,
  • puis les mémoires

Je vous fais grâce des féries (qui, contrairement à ce que leur nom laisse croire, ne justement pas des fêtes mais plutôt les jours ordinaires) et de quelques autres subtilités (comme le fait que chacune de ces grandes catégories est elle-même subdivisée en sous-catégories, par exemple pour fêtes, où l’on distingue les fêtes du Seigneur, celles de la Vierge Marie et des Saints du calendrier général, et les fêtes propres, c’est-à-dire locales, pour faire court). Tout cela est détaillé à la fin des Normes universelles de l’année liturgique.

Et en cas de collision de deux « fêtes » (au sens générique) sur la même date calendaire, c’est la plus importante qui prime. On parle ainsi de « préséance » : les solennités ont préséance sur les fêtes, qui ont préséance sur les mémoires. Mais pourquoi y a-t-il certaines années des collisions entre deux fêtes ? Excellente question, que je garde en réserve pour la fin de cet article.

En attendant, j’en reviens là où nous en étions. Si le Noël est un dimanche, le dimanche suivant 1er janvier est la solennité de la Vierge Marie : mais où est donc passée la Sainte Famille ? Qu’à Dieu ne plaise, la Sainte Famille n’est pas omise. Elle est alors simplement avancée d’un jour et fêtée, donc, le samedi 31 décembre.

Nous arrivons ensuite à l’Épiphanie, dont la célébration est fixée au 6 janvier dans le calendrier romain. Mais cette fête, qui manifeste et la vraie nature du Christ, et la dimension universelle du salut, est si importante qu’on ne saurait la célébrer un banal jour de semaine. Or, le 6 janvier n’est pas férié dans tous les pays. À ce propos, l’Église ne parle pas de « jour férié », mais de fête qui est « de précepte ». Si la fête est de précepte, les fidèles sont tenus non seulement d’assister à la messe, mais encore de se reposer du travail.

Or, en France, l’Épiphanie n’est pas de précepte, puisque le 6 janvier n’est pas férié. Pour permettre à tous les fidèles de célébrer comme il se doit cette solennité, celle-ci est donc transférée « au dimanche inclus dans la période du 2 au 8 janvier ». Cette année, c’était ainsi le dimanche 2 janvier.

La date de l’Épiphanie était-elle donc le 2 ou le 6 janvier ? Question potentiellement insoluble, la réponse la plus précise étant sans doute : l’Épiphanie est le 6 mais célébrée en France le 2 (cette année).

L’exception suivante concerne le baptême du Seigneur, qui vient clore le temps de Noël, avant qu’on revienne au temps ordinaire. Cette fête est placée le dimanche après le 6 janvier – ce qui est bien le cas cette année. Mais ce n’est pas toujours si simple. En effet, comme on l’a vu, l’Épiphanie peut être célébrée à des dates allant du 2 au 8 janvier. Cette année c’était le 2 janvier, soit avant la date normale du 6 janvier. Mais d’autres années, c’est après : un dimanche 7 ou 8 janvier.

Dans un tel cas, « le dimanche après le 6 janvier » est déjà occupé par la solennité l’Épiphanie. Pas possible de garder sur la même date la célébration du Baptême du Seigneur, qui est seulement une fête, en raison des règles de préséance que nous avons vues plus haut. La solennité de l’Épiphanie prime sur la fête du baptême du Seigneur. Mais on ne fait quand même pas disparaître purement et simplement le Baptême du Seigneur : la fête est décalée au lendemain, lundi 8 ou 9 janvier.

On fait ensuite un bond dans le calendrier pour arriver au 19 mars, où l’Église fête saint Joseph, époux de la Vierge Marie. Mais à cette date, on est en plein Carême. Si le 19 mars tombe un dimanche de Carême, on retrouve le problème qu’on a déjà vu pour l’Annonciation. Même cause, mêmes effets : le dimanche de Carême prime, et donc la fête de saint Joseph est alors reportée au lendemain, lundi 20.

Mais vous vous souvenez de la double exception qu’on avait vue pour l’Annonciation ? On la retrouve ici : si le lundi 20 mars se trouve être le lundi de la Semaine sainte, on ne peut pas non plus célébrer la fête de saint Joseph ce jour-là. Donc, on décale encore, mais cette fois, en sens inverse : on avance au samedi qui précède, 18 mars.

Ça, c’est la règle normale. Car saint Joseph dispose en plus d’un joker : dans les pays où elle n’est pas de précepte (c’est-à-dire à la saint Joseph n’est pas un jour férié), la Conférence des évêques peut la transférer à un autre jour en dehors du Carême. À ma connaissance, c’est le seul saint qui bénéficie d’une telle règle. Pourquoi juste lui ? Eh bien… je ne sais pas !

Continuons à dérouler le calendrier liturgique, pour arriver à l’Ascension du Seigneur. Facile, pensez-vous : c’est toujours un jeudi – d’ailleurs ça permet de faire le pont. Eh non, ce n’est pas toujours aussi simple ! On est en fait ici dans la même situation que pour l’Épiphanie… mais en sens inverse.

Vous souvenez que l’Épiphanie est fixée au 6 janvier, mais que là où elle n’est pas « de précepte » (si le 6 n’est pas férié) alors on la décale à un dimanche, afin de garder toute la solennité qui convient. Et bien c’est pareil pour l’Ascension. Sauf qu’en France, contrairement au 6 janvier, le jeudi de l’Ascension est bien férié, donc on peut célébrer la solennité à la date normale. Mais ce n’est pas le cas dans certains pays, qui décalent donc la célébration de l’Ascension au dimanche suivant.

Ce ne sont d’ailleurs pas forcément les pays où la tradition chrétienne est la moins forte, puisque c’est le cas en Italie, en Espagne, en Pologne ou encore au Portugal. En Italie ou en Espagne, par exemple, c’est à l’inverse le 6 janvier qui est férié, mais pas l’Ascension. Mais attention, c’est un secret, surtout ne le répétez pas. Si le gouvernement apprenait que si on supprime le jour férié du jeudi de l’Ascension, l’Église avait déjà prévu le coup en décalant la célébration, ça pourrait lui donner de mauvaises idées.

Arrivés à ce stade, vous commencez sans doute à comprendre les grands principes. La suite va être plus rapide. Prenons la Fête-Dieu, par exemple, aussi appelée « Solennité du Saint-Sacrement du Corps et du Sang du Christ ». La Fête-Dieu est fixée au 60e jour après Pâques, qui est toujours un jeudi, puisque Pâques est toujours un dimanche. Vous avez déjà deviné la suite : si ce jeudi n’est pas de précepte, on reporte la célébration au dimanche suivant. Imparable. En l’occurrence, le dimanche suivant se trouve être celui qui suit le dimanche de la Sainte Trinité – celle-là même où Malbrough est supposé revenir.

Il est temps de finir l’année en beauté avec l’Immaculée Conception, fixée au 8 décembre, soit en pleine période de l’Avent. Vous avez déjà compris : les dimanches de l’Avent passent avant (sans jeu de mot). On décale alors l’Immaculée Conception au lendemain, lundi 9 décembre.

Voilà, nous avons fini le tour de l’année liturgique. Mais il me reste à répondre à la question que j’avais laissée en suspens. Comment se fait-il que, certaines années, il y ait des collisions entre deux fêtes qui se retrouvent sur la même date ?

Si toutes les fêtes étaient à date fixe, le problème ne se poserait jamais. La saint Jean-Baptiste, qui tombe le 24 juin, ne tombera jamais sur la fête des saints Pierre et Paul, qui est le 29 juin. Seulement, toutes les fêtes ne sont pas à date fixe. Certaines sont à date mobile, soient parce qu’elles tombent toujours un dimanche (et changent donc de date calendaire chaque année), soient parce qu’elles sont directement liées à la date de Pâques, qui elle aussi change chaque année.

L’année liturgique est en fait constituée de deux grandes parties :

  • le sanctoral (ainsi nommé parce qu’il regroupe principalement les fêtes des saints, qui sont à dates fixes),
  • et le temporal (composé des cycles de Noël et de Pâques avec le temps ordinaire entre les deux).

L’un bouge chaque année, l’autre non : de ce décalage nait une grande partie des irrégularités que nous avons vues. Les autres cas étant liées à la situation du pays, selon que les jours sont fériés ou non.

Cette fois, j’en ai fini. Tout cela est assez amusant quand on aime la liturgie. Mais je me demande quand même parfois si Jésus avait vraiment en tête, quand il parcourait les chemins de Galilée, que ses disciples en arriveraient à élaborer des structures aussi subtiles et complexes…

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