La partie émergée du missel

Ce 28 novembre, premier dimanche de l’Avent, les fidèles ont enfin découvert concrètement les changements apportés par la nouvelle traduction française du missel. Une traduction annoncée depuis si longtemps, et si souvent reportée, qu’on finissait par se demander si elle arriverait vraiment un jour. De prime abord, certains changements peuvent paraître assez minimes. Voir par exemple que, dans l’Agneau de Dieu, on a remplacé « qui enlève le péché du monde » par « les péchés du monde » pourrait presque porter à sourire. Bien sûr, d’autres changements ont fait davantage réagir, comme le retour au terme « consubstantiel » ou la prière sur les offrandes ; j’y reviendrai.

Toutefois, l’impression, ressentie par certains fidèles, que cette nouvelle traduction n’apporte que d’infimes corrections est trompeuse. Les quelques changements dans les réponses de l’assemblée ne sont que la partie émergée de l’iceberg. En effet, c’est bien tout le missel qui a été revu. Or la très grande majorité des textes qu’il contient n’est pas dite par l’assemblée, mais par le prêtre seul. Bien rares sont les fidèles qui les connaissent par cœur et peuvent ainsi, de mémoire, comparer la différence, surtout lorsque ces prières ne sont entendues qu’une fois par an.

Un travail de fond

À titre d’exemple, pour le premier dimanche de l’Avent justement, voici la comparaison, ligne à ligne, des différents changements. L’ancienne traduction est à gauche, la nouvelle à droite.

Antienne d’ouverture

Vers toi, Seigneur, j’élève mon âme.
Mon Dieu, je compte sur toi ;
je n’aurai pas à en rougir.
De ceux qui t’attendent, aucun n’est déçu.
Vers toi, Seigneur, j’élève mon âme.
Mon Dieu, je m’appuie sur toi ;
épargne-moi la honte ;
ne laisse pas triompher mon ennemi.
Pour qui espère en toi, pas de honte.

Collecte

Donne à tes fidèles, Dieu tout-puissant,
d’aller avec courage sur les chemins de la justice
à la rencontre du Seigneur,
pour qu’ils soient appelés, lors du jugement,
à entrer en possession du royaume des cieux.
Par Jésus Christ, ton Fils, notre Seigneur et notre Dieu,
qui règne avec toi et le Saint-Esprit,
maintenant et pour les siècles des siècles. Amen
Donne à tes fidèles, Dieu tout puissant,
la volonté d’aller par les chemins de justice
à la rencontre de celui qui vient, le Christ,
afin qu’ils soient admis à sa droite
et méritent d’entrer en possession du royaume des Cieux.
Par Jésus Christ, ton Fils, notre Seigneur,
qui vit et règne avec toi dans l’unité du Saint-Esprit,
Dieu, pour les siècles des siècles.
Amen

Prière sur les offrandes

Seigneur, nous ne pourrons jamais t’offrir
que les biens venus de toi :
accepte ceux que nous t’apportons ;
et puisque c’est toi qui nous donnes maintenant
de célébrer l’eucharistie,
fais qu’elle soit pour nous
le gage du salut éternel.
Par Jésus, le Christ, notre Seigneur.
Amen.
Nous t’offrons, Seigneur,
ces dons prélevés sur les bienfaits reçus de toi :
nous t’en prions, accueille-les ;
puisse la célébration fervente,
que tu nous donnes d’accomplir dans le temps présent,
nous obtenir la rédemption éternelle.
Par le Christ, notre Seigneur.
Amen.

Prière après la communion

Fais fructifier en nous, Seigneur,
l’eucharistie qui nous a rassemblés :
c’est par elle que tu formes dès maintenant,
à travers la vie de ce monde,
l’amour dont nous t’aimerons éternellement
Par Jésus, le Christ, notre Seigneur.
Amen.
Nous t’en prions, Seigneur,
fais fructifier en nous
les mystères que nous avons célébrés :
tandis que nous marchons dans ce monde qui passe,
tu nous enseignes par eux
à aimer dès maintenant les biens du ciel,
et à nous attacher à ceux qui demeurent.
Par le Christ, notre Seigneur.
Amen.

Bénédiction solennelle

Vous croyez que le Fils de Dieu est venu dans ce monde,
et vous attendez le jour où il viendra de nouveau ;
à la clarté de cette lumière qui lève,
que Dieu son Père vous guide en toutes vos démarches
et qu’il multiplie sur vous ses bénédictions.
Amen.
Qu’il rende ferme votre foi,
joyeuse votre espérance,
et constante votre charité.
Amen.
La venue du Rédempteur pauvre parmi les pauvres
est déjà pour vous une grande joie ;
quand il apparaîtra dans toute sa gloire,
qu’il vous ouvre le bonheur sans fin.
Amen.
Et que Dieu tout-puissant vous bénisse,
le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
Amen.
Vous croyez que le Fils unique de Dieu est déjà venu,
et vous attendez qu’il vienne de nouveau ;
à la clarté de son avènement,
que Dieu tout-puissant, dans sa miséricorde,
vous sanctifie et vous comble de sa bénédiction.
Amen.
Dans le combat de cette vie,
qu’il rende ferme votre foi,
joyeuse, votre espérance,
efficace, votre charité.
Amen.
La venue prochaine de notre Rédempteur selon la chair
vous procure déjà une joie spirituelle ;
lors de son avènement dans la gloire,
qu’il vous donne la récompense de la vie éternelle.
Amen.
Et que la bénédiction de Dieu tout-puissant,
le Père, et le Fils, et le Saint-Esprit,
descende sur vous et y demeure toujours.
Amen.

On voit que si le sens n’est pas bouleversé, chaque texte a été intégralement retraduit. On imagine l’ampleur du travail, puisqu’il porte sur toute l’année liturgique !

Mais les changements du missel ne concernent pas que les paroles. Ils insistent aussi sur trois éléments importants de la liturgie :

  • le silence (par exemple après le Gloria) ;
  • le chant (avec l’invitation à chanter davantage les préfaces) ;
  • les gestes et attitudes (comme l’inclinaison au moment d’évoquer l’Incarnation dans le Credo).

Cela dit, ces changements sont assez subtils. Il faut être attentif pour s’en rendre compte. Mais ils sont plus importants que ne le laissent apparaître les petits fascicules préparés dans de nombreuses paroisses. En se concentrant sur « ce que cela change pour les fidèles », c’est-à-dire surtout sur les modifications des réponses dites par les fidèles dans la prière eucharistique ou dans les textes de l’ordinaire, on perd un peu de vue à la fois l’ensemble, et l’essentiel. J’imagine la frustration que cela doit être pour ceux qui ont travaillé des années à cette nouvelle traduction. Même en leur accordant l’humilité de se penser en serviteurs discrets de la liturgie…

La réception pénalisée par la faible anticipation

La perception restrictive des changements du missel s’explique en partie par leur faible anticipation dans les paroisses. Lorsqu’il y a quelques années, une petite ligne du Notre Père avait été changée, cela avait été largement annoncé et préparé. Certaines paroisses avaient placé dans l’église des panneaux avec le nouveau texte. De nombreux pratiquants réguliers avaient entendu parler du changement avant qu’il entre en vigueur, et attendaient le jour où il faudrait faire le pas, en souriant parfois de se découvrir tellement prisonniers des habitudes. Le sujet avait même suscité des débats bien au-delà des seuls pratiquants.

Rien de tel pour la nouvelle traduction du missel. On n’en aurait peut-être même pas parlé hors de l’Église sans la formule « frères et sœurs » que certains ont cru devoir analyser à travers le prisme de l’écriture inclusive. Certes, le missel est un sujet moins « grand public » que le Notre Père. Certes, l’actualité ecclésiale ces derniers mois a été polarisée par d’autres sujets : avec la remise du rapport de la Ciase et la démarche synodale, les équipes pastorales avaient déjà fort à faire. Certes, les reports répétés de mise en application du missel révisé n’ont pas aidé non plus à s’emparer du sujet. Certes encore, les fidèles qui s’intéressent le plus à la liturgie avaient pu s’informer par eux-mêmes, que ce soit sur internet ou auprès des services diocésains de liturgie. Mais pour la majorité des fidèles, le changement est arrivé de façon soudaine et peu préparée.

Cette faible préparation n’a pas aidé à comprendre les raisons de ces changements. Même pour les changements perceptibles par les fidèles, cela n’a pas facilité l’appropriation. C’est ainsi que, dans les deux églises où je suis allé les deux derniers dimanches, c’est un silence quasi complet qui a répondu à l’invitation du prêtre à la prière sur les offrandes. Le pauvre célébrant tâchait laborieusement de faire répéter la formule à une assemblée qui ne semblait pas très motivée pour emboîter le pas à un changement dont elle ne comprenait pas vraiment pas le sens.

Sans doute cela finira-t-il par venir, avec le temps. Je n’imagine pas vraiment une « non-réception » massive qui conduirait à abandonner ce changement – même si l’avenir seul dira comment le sensus fidei s’appropriera ces changements, en particulier celui de l’invitation à la prière sur les offrandes. En attendant, cette nouvelle traduction me laisse perplexe sur deux points précis.

L’insistance sur la séparation entre le prêtre et les fidèles

Tout d’abord, la nouvelle formulation de l’invitation à la prière sur les offrandes réaffirme très fortement la séparation entre le prêtre et les fidèles. Là où nous avions l’habitude de rappeler que le sacrifice était celui « de toute l’Église » (insistant sur la communion, plus que sur l’identification précise de celui qui « exécute » le sacrifice), on insiste désormais sur la séparation entre le prêtre et l’assemblée. La dynamique du texte est même assez étrange. Alors que dans un premier temps le prêtre tend à réduire cette séparation (« mon sacrifice, qui est aussi le vôtre »), la réponse de l’assemblée semble renvoyer l’action exclusivement au prêtre (« Que le Seigneur reçoive de vos mains »), l’assemblée se contentant d’en attendre le bénéfice (« pour notre bien et celui de toute l’Église »).

Quoi qu’il en soit, cette insistance sur la séparation entre le prêtre et les fidèles arrive à un moment où les catholiques sont devenus très sensibles aux dérives du cléricalisme et où la conception du prêtre comme « homme mis à part » commence à être remise en question. La réception d’un tel changement est donc plus difficile aussi car il se fait dans un contexte un peu morose où de nombreux fidèles sont devenus, ces dernières années, non pas forcément plus critiques, mais en tout cas moins enclins à tout accepter sans discuter.

« Un seul être avec le Père »

La seconde interrogation porte sur le principe même de tenir la version latine comme référence absolue, qui exprimerait la foi de manière parfaite, ou du moins intrinsèquement supérieure à toute autre langue. Bien sûr, l’avantage d’une langue morte, c’est qu’elle ne subit plus trop l’usure du temps et les glissements progressifs de sens qui affectent les langues vivantes. En cela, on comprend bien l’intérêt de la référence latine. Pour autant, les formules latines ne sont pas exemptes de leurs propres limites. C’est en particulier le cas pour le fameux « consubstantiel ». Il est certain que « de même nature » n’était pas du tout satisfaisant. Mais cela ne suffit pas à décréter que « consubstantiel » soit nécessairement l’expression la plus juste. Consubsantialem était déjà une traduction discutable du terme grec ὁμοούσιος, traduisant la notion « d’être » (ou même « d’étant ») par celle de « substance ». La référence impérative au latin conduit à ce paradoxe que soient écartées des propositions à la fois plus justes et plus faciles à dire et à comprendre, comme « un seul être avec le Père », proposée dans la version œcuménique du Credo que j’ai découverte récemment.

 

Loin de moi, cependant, l’idée de me lancer dans un combat pour qu’on fasse machine arrière. Mon souhait est au contraire plutôt qu’on rattrape le temps perdu et qu’on fasse plus activement la pédagogie de ce missel, notamment de tous les autres changements qu’il apporte et qui reste encore un peu inaperçus. L’enjeu me semble vraiment important dans le contexte actuel de tension sur le rite, ravivée après la publication du motu proprio Traditionis Custodes. Bien célébrer selon « l’unique expression de la lex orandi du rite romain », bien en faire comprendre le sens et la richesse, sont certainement des conditions importantes pour résorber le clivage, du moins chez les fidèles de bonne volonté, et converger vers l’unité.

1 Comment

  1. En fait, à la réflexion, et contre ma première intuition, je l’aime bien, cette nouvelle prière sur les offrandes. Elle augmente marque d’avantage la distinction entre prêtre et fidèle, mais en un lieu où c’est justifié. Et peut qu’elle amènera justement, au vu du contexte, à de vraies réflexion sur ces sujets d’articulation entre prêtres et laïcs. D’autant que celle-là, comme elle appelle une réponse des fidèles, elle ne passe pas inaperçue

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