Traditionis Custodes

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Si le débat est légitime, et même hautement souhaitable, il est en revanche désolant de voir s’étaler le spectacle de la division et surtout du mépris au sein de l’Église. La violence des réactions qui accompagnent, depuis plusieurs jours, la sortie du motu proprio Traditionis Custodes démontre, s’il en était besoin, l’existence d’un problème bien plus profond que la seule question liturgique. Il s’agit ici d’un véritable rejet du pape et du dernier concile.

Ce rejet signe aussi l’échec du pari de Benoit XVI, qui n’était pas tant de cultiver indéfiniment un rite ancien que de rechercher l’unité.  À lire en effet la synthèse de la consultation des évêques français sur l’application de Summorum Pontificum, il apparaît que celui-ci a surtout permis ce qu’on pourrait appeler « acheter la paix sociale », bien plus que d’œuvrer à l’unité de l’Église : « Deux mondes qui ne se rencontrent pas. Aucun enrichissement mutuel. Extraordinaire veut dire exclusif. »

Benoît XVI espérait une convergence progressive dans l’unité. Mais cela supposait une volonté mutuelle de rechercher cette unité, qui ne s’accorde pas avec l’affirmation péremptoire d’être détenteur ou défenseur de l’unique forme valable. Les diocèses français ont dans l’ensemble suivi la démarche initiée par l’ancien pape. Mais les faits ont montré, à l’inverse, le développement progressif d’un refus, pas toujours assumé, de reconnaître la valeur et jusqu’à la validité de la forme dite « ordinaire ». Avec, par exemple, des prêtres refusant de concélébrer, même lors de la messe chrismale qui est le moment par excellence où tout le presbyterium se rassemble autour de son évêque pour renouveler ses promesses sacerdotales.

Bien entendu, « on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment ». En sortant de l’ambiguïté laissée par Benoît XVI, François assume courageusement sa mission qui est, avant tout, l’unité de l’Église. Cela passe par des décisions qui, par nature, ne peuvent faire l’unanimité. Il est ironique de voir les catholiques les plus ultras se plaindre qu’un pape fasse preuve d’autorité au sein de l’Église. Comme si au cours de l’histoire, d’autres papes n’avaient pas, en leur temps, fait un sérieux ménage dans les pratiques liturgiques.

Lors de la publication de Summorum Pontificum, de nombreux fidèles doutaient fortement du bien-fondé de cette ouverture. L’histoire leur a donné raison. Mais pourtant, ils ne s’étaient pas mis à injurier le souverain pontife. Maintenant que la situation se présente en sens inverse, il apparaît que cette discipline élémentaire n’est pas respectée par tous. Dont acte. Mais la violence inouïe de certaines réactions au motu proprio Traditionis Custodes achève de convaincre de la justesse de son analyse et des conclusions qu’elle en tire.

Cette situation m’attriste d’ailleurs pour les fidèles qui sont attachés à l’ancienne forme du rite romain mais n’en contestent pas pour autant la validité de la réforme liturgique qui était l’une des décisions essentielles du Concile Vatican II. Il est désolant que ces fidèles se trouvent pris en otage par une frange radicale qui, en remettant en cause cette réforme dont le texte majeur, Sacrosanctum Concilium, fut approuvé à la quasi unanimité des évêques du monde entier (2 147 voix contre 42), doutent en réalité « de l’Esprit Saint lui-même qui guide l’Église ».

Cela étant dit, il serait trop facile d’exiger des autres qu’ils se conforment à « l’unique expression normative du rite romain » (à savoir le missel de Paul VI et Jean-Paul II) quand on ne commence pas, soi-même, par la respecter. Le nouveau motu proprio n’a de sens que si la messe célébrée dans la forme ordinaire, voulue par le Concile, respecte réellement les formes prévues. On ne peut pas invoquer sans cesse le principe « lex orandi, lex credendi » à sens unique, comme si cela ne valait que pour les autres. Cela vaut pour chacun. Or il est trop clair que les dérives et les abus ne sont l’exclusivité de personne. Et je crois que la préférence pour l’ancienne forme s’explique, dans un nombre significatif de cas, par un rejet de certains abus constatés dans la nouvelle forme, plus que par la réforme liturgique en elle-même.

J’ai trop souvent dû supporter des célébrations très éloignées de ce que prévoit le rite romain. Je me suis trop souvent trouvé en opposition avec des laïcs – et mêmes des prêtres – qui s’affranchissaient allègrement des prescriptions du rite. Les raisons en sont assez variables, de la méconnaissance toute simple au je m’en-foutisme, en passant par l’idéologie acharnée ou, bien souvent, le sentiment de se croire autorisé à adapter la liturgie à sa seule sensibilité personnelle.

Dans tous ces cas cependant, ce n’est jamais le rite lui-même, tel qu’il est prévu, qui posait problème. Il ne m’est jamais venu à l’idée de conclure de ces abus caractérisés que c’était le rite lui-même qui n’était pas bon. J’ai eu la chance au contraire de grandir dans un milieu où le concile Vatican II a été reçu avec sérieux. La messe « de Paul VI » a accompagné le développement de ma foi quand j’étais enfant, et elle continue de la faire vivre intensément.

À l’inverse, les quelques célébrations traditionalistes auxquelles j’ai assisté m’ont laissé indifférent. Je sais qu’il n’en est pas de même pour d’autres, et je comprends tout à fait que la sensibilité de chacun trouve mieux son compte dans telle ou telle forme. Mais d’une part, la liturgie n’est pas qu’une affaire de sensibilité personnelle ; d’autre part, je n’accepte pas les insinuations répétées selon lesquelles le rite ordinaire – pourvu qu’il soit célébré comme il se doit – serait moins digne, moins valable ou moins saint.

Si la violence et le mépris ne venaient pas empêcher toute discussion, ce motu proprio pourrait être l’occasion d’un vrai débat sur la diversité des rites dans l’Église. Nous avons appris au catéchisme que l’universalité que signifie le terme catholique exprimait la diversité et non pas l’uniformité. Le principe « lex orandi, lex credendi », si souvent invoqué ces temps-ci, connaît lui-même des limites : il existe déjà une diversité de rites dans des Églises pourtant unies dans une même foi. La formule ne peut donc suffire à justifier qu’à une même foi ne pourrait correspondre qu’un seul et unique rite.

Ce n’est d’ailleurs pas le moindre des paradoxes dans cette histoire : voir les traditionalistes, qui assènent depuis des lustres que la messe tridentine est la seule et unique messe de toujours, réclamer à leur profit le bénéfice de la diversité et même invoquer une forme « d’œcuménisme interne » pour justifier le maintien des deux rites, alors même qu’ils sont notoirement les plus hostiles à l’œcuménisme. Justifier une revendication par un argument auquel, fondamentalement, on ne croit pas, c’est au mieux de l’incohérence, au pire du cynisme. À moins que leur intention soit de devenir une Église particulière, célébrant selon son rite propre, comme il en existe d’autres. Mais il est permis d’en douter, à la vue de nombreuses réactions ces jours-ci.

En attendant, puisque beaucoup de fidèles expriment ces temps-ci leur colère, leur incompréhension voire leur mépris envers le pape François, je voudrais simplement dire ici que je comprends et soutiens pleinement sa démarche, même si j’ai bien conscience qu’elle est exigeante et difficile.

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