La ligature d’Isaac

Le Sacrifice d'Isaac par Le Caravage (1603)

La première lecture de ce dimanche (la ligature d’Isaac) est vraiment un des textes les plus difficiles. Je crois n’avoir encore jamais trouvé de commentaire satisfaisant.

J’avais découvert en 1995, avec grand intérêt, Le Sacrifice interdit de Marie Balmary, qui en propose une interprétation psychanalytique à partir du texte hébreu. Elle a le mérite de prendre le texte au sérieux (plus que le recours à la « préfiguration » qui revient un peu vite à chercher dans le texte autre chose que ce qu’il dit) et d’éviter de raconter que Dieu puisse exiger un infanticide par soumission.

Cette lecture commence à dater et je ne me souviens pas de tout, mais cette interprétation laisse encore quelques point dans l’ombre.

Tout d’abord, elle ne paraît pas cohérente avec la fin du récit. En effet, loin de signifier à Abraham qu’il aurait mal compris, Dieu le félicite au contraire explicitement d’avoir été prêt à sacrifier son fils. Il aurait pu (dû ?) lui dire que ce n’était pas le sacrifice qu’il demandait.

De surcroît, à aucun moment Dieu ne dit dans ce texte qu’il ne veut pas de sacrifice humain. C’est une déduction qu’on peut en faire, mais aucun élément du texte ne le dit clairement. Ne fait-on pas dire au texte plus (voire autre chose) qu’il ne dit ?

Enfin, dans une moindre mesure, malgré la possibilité d’un biais induit par l’idéologie sacrificielle, j’ai toujours du mal à croire que les croyants qui méditent ce texte depuis des millénaires aient pu si longtemps passer à côté d’une aussi énorme erreur d’interprétation.

Mais tout cela étant posé, cette interprétation, rarement évoquée dans les homélies, me semble moins problématique que les autres. J’avoue avoir énormément de mal à supporter les sermons qui continuent invariablement à nous vanter « la foi admirable d’Abraham » qui va jusqu’à accepter de tuer son fils. Non, définitivement non, il n’est pas possible d’accepter, ni d’affirmer, que tuer au nom de Dieu – à fortiori son propre fils ! – puisse être un témoignage de foi.

Bien sûr, je connais l’explication apportée régulièrement en dernier recours par de nombreux prêtres. Il faut lire cela à la lumière de l’Évangile : Dieu, lui, accepte de sacrifier son Fils mais il ne nous en demande pas tant. Mais si tel était bien le cas, pourquoi Dieu commence-t-il alors par demander ce sacrifice ? Le problème n’est pas que Dieu arrête le bras meurtrier, mais qu’il demande le sacrifice du fils et qu’il récompense le fait de l’avoir accepté.

Par ailleurs, l’analogie avec l’Évangile trouve de nombreuses autres limites : le Christ est Dieu lui-même (le relation entre Jésus et le Père n’est pas de même nature qu’entre Abraham et Isaac) ; il est pleinement conscient de la Passion qu’il va subir et il y consent (alors qu’Isaac ne semble pas bien comprendre où on l’emmène et rien dans le texte n’indique son assentiment) ; et surtout, le Christ n’est pas tué délibérément par son propre Père.

À chaque fois que j’exprime la difficulté de ce texte, je suis surpris de voir l’empressement des chrétiens autour de moi à tenter de m’apporter des explications, comme s’il fallait à tout prix éteindre le scandale. Mais aucune de ces explications n’est réellement satisfaisante. Oui, il me semble qu’il y a quelque chose de proprement scandaleux dans cet texte, et je trouve un peu dérisoires les tentatives pour cacher ce scandale.

Je mourrai peut-être sans avoir compris, mais j’espère que tout s’éclairera ensuite !

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