« Le même jour »

Les Pèlerins d'Emmaüs par Rembrandt, vers 1628 (musée Jacquemart-André)

Que mon curé me pardonne, mais dimanche dernier, je n’ai pas vraiment réussi à écouter le long – très long – sermon qu’il s’était donné la peine de préparer. Je suis resté bloqué sur les trois premiers mots de l’Évangile. La rencontre de Jésus avec les disciples en marche vers Emmaüs est un passage célèbre de l’Évangile et je ne sais combien de fois je l’ai entendu. Pourtant c’est la première fois que je faisais attention à cette introduction, apparemment assez anodine : « Le même jour (c’est-à-dire le premier jour de la semaine) ».

Dimanche, nous étions le troisième dimanche de Pâques. Cela faisait donc deux semaines tout juste que nous avions célébré dans la joie la grande fête la Résurrection du Seigneur. Nous avions vécu intensément les célébrations de Semaine sainte, avec ces liturgies tellement marquantes. Au cours de la vigile, nous avions eu l’immense joie d’accueillir de nouveaux baptisés, très nombreux encore cette année. C’était deux semaines plus tôt seulement, et déjà notre vie avait repris son cours. Est-ce que notre ferveur n’était pas non plus un peu en train de retomber doucement, pendant que nous retrouvions le rythme plus ordinaire de notre vie paroissiale ?

Et voilà que la liturgie nous invite à revenir encore deux semaines en arrière. Ce « même jour » dont il est question, c’est le jour de Pâques. Le récit des pèlerins d’Emmaüs suit immédiatement la découverte du tombeau vide par Pierre, après l’annonce des femmes qui laisse les apôtres incrédules. Et, dans l’évangile de Luc, le récit de cette journée se prolonge sans pause au cénacle et s’achève par l’Ascension de Jésus au ciel.

La liturgie de dimanche nous ramenait donc à ce jour de Pâques, unique entre tous. Comme si elle voulait nous faire goûter une forme de suspension du temps, d’éternité, dans notre vie qui suit son cours. « Aujourd’hui », c’est toujours Pâques. C’est Pâques tout au long des cinquante jours du temps pascal, mais c’est Pâques aussi chaque dimanche de l’année. Chaque dimanche – ce « premier jour de la semaine », comme le début du texte prend soin de le préciser – nous sommes ramenés au jour de la résurrection.

Je suis resté songeur, et pour tout dire, bien moins soucieux de ne pas réussir à suivre la longue, très longue homélie que déroulait notre curé, que de constater qu’en effet, en deux semaines, j’avais déjà bien laissé refroidir la joie de Pâques.

On s’habitue à tout, le pire comme le meilleur. On s’habitue à l’incroyable. Le mystère de la Résurrection est un peu trop bien intégré dans notre esprit. Surtout quand on arrive deux mille ans après cet événement, et qu’on baigne dedans depuis la naissance. Quand aussi loin que remonte sa mémoire, on a toujours entendu cette « bonne nouvelle », qu’on ne se l’est jamais prise de plein fouet comme les femmes et les apôtres, confrontés à l’inouï, arrivons-nous à être bouleversés comme nous devrions l’être par la résurrection ? Avons-nous « le cœur brûlant en nous », comme les disciples d’Emmaüs ?

Je pensais à tout cela, en pensant aussi aux nombreux néophytes qui ont été baptisés la nuit de Pâques et qui, après le bouleversement de leur conversion et l’intensité de leur préparation au baptême, se retrouvent dans la banalité de notre vie paroissiale. Pour eux comme pour nous, comment entretenir chaque jour cette flamme qui brûlait au cœur des disciples d’Emmaüs ?

Garde à ton peuple sa joie, Seigneur, toi qui refais ses forces et sa jeunesse ; tu nous as rendu la dignité de fils de Dieu, affermis-nous dans l’espérance de la résurrection.
(oraison de la liturgie des heures, 3e dimanche de Pâques)

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